Il y a des lieux et des moments où même celui que l’école intéresse peu comprend dans l’instant ce qui s’y joue et se trouve même capable de l’expliquer, en peu de mots bien choisis qui font mouche.

Nicolas Bouvier, de passage en Anatolie à la fin des années 50, nous fait ainsi l’école en dix lignes (L'usage du monde, 1963, Payot - La Découverte, 1985), que chacun prendra plaisir encore aujourd’hui à méditer : 

"C'est de cette catégorie d'instituteurs mal payés et mal vêtus que sortaient les idées nouvelles, les initiatives, le réalisme si nécessaires après l'exaltation d'une révolution nationale. Avec une obstination d'artisans, ils travaillaient cette paysannerie anatolienne noueuse, réticente, mais au fond avide d'apprendre, qui est la force du pays. Plus loin encore, dans des coins perdus, accablés par la neige ou la tuberculose d'autre collègues encore plus mal partagés - et parmi eux quelques jeunes femmes - luttaient pour arracher les campagnards à la crasse, aux superstitions cruelles, à a misère. L'Anatolie en était à la civilisation des instituteurs de village, du degré primaire, et du livret. On ne peut pas sauter cette étape, et il fallait bien des dévouements pour que tout puisse commencer. Il n'y avait pas en Turquie de métiers plus ingrats, ni de plus utiles. "

Cinquante années plus tard, le Forum de Dakar nous offre une déclaration soignée et pesée, dont nous comprenons des ambitions scolaires plus larges, mais peut-être aussi plus fades, l’école devant «  répondre aux besoins éducatifs de tous les jeunes en assurant un accès équitable à des programmes adéquats ayant pour objet l'acquisition de connaissances ainsi que de compétences nécessaires dans la vie courante et pour l'exercice d'une citoyenneté active". 

Aujourd’hui, un programme sectoriel nous livre un genre un peu plus obscur de xyloglossie en appelant  par exemple au « développement d’une approche curriculaire globale en se basant sur les attentes institutionnelles ainsi que sur celles des bénéficiaires, adaptée aux temps et aux rythmes scolaires et centrée sur les besoins éducatifs fondamentaux des élèves » (exemple contemporain de propos introductif à un programme de développement scolaire).

Bien entendu, il existe entre ces documents des écarts irréductibles de genre littéraire et Nicolas Bouvier nous entretient du monde sans prétendre tenir une plume programmatique. Un document de politique aurait du mal à vouloir arracher les populations à des superstitions cruelles, en tout cas du mal à l’énoncer de la sorte.

L’érosion des ambitions de l’école existe pourtant au delà des différences littéraires qui séparent ces documents, comme disparaît aussi la relation primaire de l’école aux gens, aux villages, à la vie, aux idées et aux croyances. Les exigences techniques du texte, multipliées par les prohibitions multiples du politiquement correct, racornissent et émasculent la langue. Pour peu que la plume se méfie en plus de l’adresse et soit tentée par quelque barbarisme à la mode, on a vite à lire une sorte de sciure de bois qui n’augure rien de bon de ce que feront les maîtres et les enfants dans les classes, en vrai.