Comme je la questionnais sur ses rapports avec l’inspection, une nonne congolaise directrice d’une école publique (c’était le Congo démocratique) me répondit avec un sourire dépassant de loin les bords de sa cornette « quand Monsieur l’inspecteur vient, je lui dit que nous n’avons plus d’argent ». La perfidie de ma question se voyait du coup récompensée par l’aveu d’un mensonge drôle sur l’argent de la religieuse et par celui d’une vérité moins drôle sur les usages locaux de l’autorité.

L’inspecteur a été directement importé des traditions françaises, il était né dans le jacobinisme national et a son pendant dans la faiblesse, voire l’inexistence des directions d’école. En France, par tradition bien établie, on se méfie du local, l’autorité centrale veille à la propreté uniforme des cuisines pédagogiques par le truchement de serviteurs dociles et mobiles, gardiens des normes et rapporteurs des pratiques. Les traditions anglophones ignorent les missi dominici, connaissent le school board et mélangent sans vergogne les volets administratifs et pédagogiques des supervisions.

S’il y avait match entre les deux formes de supervision, il n’est pas certain que les traditions francophones l’emporteraient en efficacité en Afrique subsaharienne. Les quelquefois où des analystes ont tenté la mesure, il leur est apparu que les écoles plus fréquentées que les autres par les inspecteurs ne réussissaient pas mieux, et depuis ces mesures ne se font plus.

Trois faits assez constants érodent, dans la vraie vie, le sens des missions des inspecteurs africains.

Le premier est la pénurie de normes. L’organisation des écoles, la répartition des élèves dans les classes, la gestion du travail quotidien sont rarement normées – or c’est dans la norme seule que l’inspecteur pourrait trouver son autorité, lui qui est rarement là et ne partage justement pas le quotidien et alors que les sanctions de carrière qu’il est supposé maîtriser n’existent pas dans les faits.

Le second est encore plus simple. La non-qualité se construit dans l’école et la plupart du temps, elle ne tient pas ou pas seulement au talent pédagogique des maîtres auxquels se limite l’examen rituel de l’inspecteur. Il y a trop de gosses, pas assez de livres, les tableaux sont hors d’âge et d’usage, le toit fuit : tout cela, l’inspecteur n’y peut mais, sauf compatir avec plus ou moins de sincérité.

Quant au troisième, c’est toujours le même. La mobilité de l’inspecteur, c’est de la dépense courante non salariale, celle-là même pour laquelle les ministères de l’éducation ne savent pas tirer l’oreille ni du budget ni du trésor. L’Unicef aura beau acheter des motos, il manquera souvent l’essence ou les réparations tandis que les kilomètres de brousse resteront là, aussi infranchissables que les obstacles budgétaires aux petites dépenses de fonctionnement.

Il y a peu de chances pour que l’importation du fondement jacobin de l’inspection prenne sens et racines en Afrique, mieux vaudrait, sans aucun doute, imaginer plus de local dans la supervision des travaux des classes.