Les bonnes intentions pavent l’enfer aussi sûrement que l’énonce la loi de l’emmerdement maximal, ou loi de Murphy, l’énonce : « tout ce qui peut mal tourner va mal tourner ».

Les conséquences pratiques les plus certaines d’une politique de l’éducation, ce sont ses effets pervers. Il n’y a là aucun pessimisme suspect, il s’agit d’un fait simple et aisé à expliquer : beaucoup d’écoles, des maîtres en pagaille et des enfants innombrables, la probabilité pour que quelqu’un trouve comment détourner une mesure censée est à peu près égale à un, de même que la probabilité qu’il soit aussitôt imité par ses frères, collègues ou voisins.

Ouvrez une cantine pour soulager les enfants des journées trop longues et les familles de quelques charges, vous n’êtes pas du tout sûr que les scolarités se porteront mieux, c’est au plus un espoir ; vous êtes en revanche certain que les écoles voisines sans cantines vont se vider et que l’école dotée sera pleine comme un œuf et au-delà, vous pouvez parier que la fréquentation des classes se calquera de suite sur l’ouverture toujours un peu aléatoire des jours de cantines, que des caisses noires aux finalités les plus échevelées vont se multiplier sans contrôle autour des vivres, du transport, du salaire de la cantinière et du bois de cuisine.

Haranguez les directeurs des écoles sur la parité de genre, cela portera comme seul fruit certain que l’un d’entre eux renverra des garçons pour des motifs étranges, à seule fin d’obéir à l’injonction : cela s’est vu, cela s’entend souvent si l’on veut bien prêter l’oreille aux bruits des cours de récréation.

Payez et distribuez des tables-bancs, et vous verrez un ou plusieurs directeurs les laisser dans la cour pendant deux hivernages, parce qu’il n’a pas reçu de note de service lui demandant de les rentrer - dans la crainte qu’il est de s’approprier ce qui n’est peut-être pas à lui et surtout d’en être suspecté à tort. Et combien de livres restés sous plastique et sous clef, tant la ressource est précieuse et le soupçon rapide.

La mode nouvelle des mesures de transferts, dites de « soutien à la demande » est riche aussi de développements aussi certains que néfastes : mécanismes racketogènes dans leur nature, l’identification des bénéficiaires et le portage des subsides alimenteront d’abord des commerces innovants, bien avant que l’on puisse tenter d’estimer si la mesure a eu du bon.

Il faut prendre très au sérieux la loi de Murphy quand on parle d’écoles, parce qu’on est à la fois dans les grands nombres, dans l’éparpillement du service aux mille endroits les plus exotiques d’un pays et dans de multiples handicaps qui freinent aussi bien les logistiques que le contrôle. Posons qu’en éducation, les effets les moins désirables de toute politique sont certains, quand ses effets les plus souhaités ne le sont pas. 

Dans bien d’autres domaines, les ingénieurs prennent au sérieux la loi de Murphy. Ils anticipent le pire, ou pire, les enchaînements les plus improbables des pires, en posant comme certitude qu’il adviendra un jour – c’est ainsi, et seulement ainsi, qu’ils ont construit des avions qui ne tombent presque jamais du ciel.

Les décideurs des politiques scolaires ne construisent pas des avions, ils pourraient cependant aller voir comment l’on fait et retenir trois détrompeurs élémentaires.

Le premier, c’est de chercher ex ante tous les effets pervers possibles. Si l’on n’a pas l’imagination assez fertile, il suffit pour cela d’interroger quelques praticiens de l’école, des maîtres, des enfants, des parents. Le second détrompeur, c’est de multiplier les capteurs locaux d’effets pervers ou imprévus, des capteurs qui n’ont pas d’intérêt en commun avec l’administration scolaire. Le troisième, c’est d’intégrer dans les calculs anticipés dont on assortit le choix des politiques une estimation des coûts ou des conséquences des effets pervers. Il le faut bien, puisque ces derniers sont les seuls certains. A n’en pas douter, les choix ne seraient pas les mêmes, avec ou sans cette variable de calcul.