Les bonnes pratiques ou les mauvaises leçons de l’empirisme impatient. 

Le président Mao avait inventé l’attitude juste et la décision correcte, des sortes d’étalons dont il restait le juge de dernier ressort, seul capable de doser le bon mélange de théorie, d’opportunisme et de rouerie. Le monde contemporain du développement découvre maintenant les délices des bonnes pratiques, étalon malléable, référence molle d’un empirisme supposé subsumer les théories et frapper d’alignement les analyses des faits sociaux, d’où qu’elles sortent.

Les bonnes pratiques se définissent avec autant de vague que les attitudes justes du président Mao, mais sans tribunal en dernier ressort. Est bonne pratique une activité de développement ou d’aide au développement ayant atteint son but dans un délai assez bref, pour un coût assez limité. Pour le dire autrement, c’est une relation entre une dépense et un effet bénéfique. Ou quelque chose qui marche assez vite et pour pas trop cher.

Il n’est pas très utile – et il est trop facile - d’ironiser sur les deux mots. L’adjectif bonne renvoie à un jugement simpliste et ne désigne pas le juge, le substantif pratique peut désigner n’importe quel type d’activité à l’exception de l’étude, de l’analyse et de la prévision, il évoque mollement l’idée d’une action menée à un niveau très local, facilement observable et que l’on peut mettre en relation simple avec les effets qu’elle produit -  mais il évoque seulement tout cela, c’est un mot qui s’avance assez masqué.

La genèse des bonnes pratiques est aussi mystérieuse que celle des arcs-en-ciel. Depuis que la référence à des bonnes pratiques « evidence based » est devenue une des figures imposées de beaucoup de travaux ayant trait au développement, on les voit surgir des terroirs les plus inattendus. Le consulté que je suis retrouve ainsi, sous des plumes diverses, des références en général imprécises à telle action de tel projet ayant fait des miracles en chaines dans tel pays, que je connais pourtant comme ma poche pour n’étant pas une terre à miracles. J’ai pu trouver une pleine page citant comme bonne pratique les maisons communautaires de jeunes filles, censées faciliter leur accès au collège dans un certain pays d’Afrique de l’Ouest, alors que je savais de la semaine d’avant que l’unique maison de ce type, dans ce pays, n’avait pas encore son toit. Il n’empêche, cette bonne pratique étayait une bonne pincée de conseils divers donnés aux autorités d’un autre pays, leur indiquant entre autres d’avoir à ouvrir ces indispensables maisons communautaires, qu’importe d’ailleurs la distance de deux mille cinq cent kilomètres séparant les deux territoires.

J’ai moi-même attesté sans le vouloir la réalité de bonnes pratiques. Ayant évalué avec une certaine bonhomie certains appuis donnés par un bailleur à la scolarité des filles dans un certain pays – une opération compliquée mais sympathique - , tout en écrivant que le coût de l’opération empêchait sa duplication à grande échelle, j’ai eu le plaisir de retrouver cette bonne pratique citée en référence quelques années plus tard à l’appui de mesures du même genre, dans un autre pays.   

C’est qu’il n’y a pas de juge pour trier les pratiques entre bonnes et pas bonnes, alors qu’en symétrie, il y a beaucoup de consultants sommés de trouver des preuves à l’appui de leurs conseils. Bien entendu, aucune ou presque des évaluations des pratiques que l’on trouve dans la documentation des pays ou des bailleurs n’atteint des critères minimaux qui pourraient en faire des travaux universitaires, et de loin : qu’un étudiant de licence se présente avec des preuves de ce genre devant son jury et l’on verra sa note.

Tout le monde sait cela. Le consulté que je suis n’a pas mis longtemps à reconnaître la fausse monnaie intellectuelle qu’on lui demandait d’employer et je l’emploie, du coup, avec suffisamment d’aisance pour alimenter à mon tour la planche à crédit.

Il faut craindre que derrière l’invocation des bonnes pratiques se cachent un raccourci et trop d’impatience.

Le raccourci est celui qui consiste à croire (ou à faire semblant) que les politiques sont solubles dans des pratiques locales. Elles n’auraient pas besoin de tellement d’anticipation, d’analyse, de calculs, au fond. Les pratiques tiendraient debout toutes seules.

L’impatience, c’est d’imaginer qu’une pratique, toute seule, produit des effets, positifs et qui vont rester, comme s’il n’y avait pas de systèmes éducatifs. Comme souvent, par découragement sans doute, les professionnels du développement en appellent à l’astuce salvatrice.

Situons donc les bonnes pratiques au sein d’un ensemble plus vaste qui leur donneront un sens, si elles doivent en avoir un. Le développement d’un système scolaire reste une affaire complexe et de temps long, quoiqu’on en désespère. Il n’y a pas d’économie à faire sur l’analyse, l’anticipation, la continuité des soutiens techniques ou financiers. La meilleure des bonnes pratiques est celle consistant à continuer longtemps ce que l’on a entrepris, à le faire en totalité tout en se questionnant toujours et encore sur ce qui change, ce qui pourrait changer, ce qui changera, sur la démographie, l’urbanisation, les rapports sociaux à l’école et aux apprentissages et sur ce que l’on devra faire de ces changements quand il faudra trouver des attitudes justes et des décisions correctes.