Le consulté que je suis est souvent préposé à la rédaction de solides pavés de littérature stratégique expliquant par le menu comment l’on va s’y prendre, dans tel pays d’Afrique célèbre pour la pauvreté, ou dans tel autre bien connu pour le pittoresque de ses institutions, pour mettre tous les gosses à l’école – tous, et encore même les petits frères de chacun, qui savent naître au rythme d’un par an pour chaque maman. 

Cet art consiste à faire croire que c’est bien possible d’y parvenir, pour peu qu’on y emploie un cocktail de potions amères aussi indigestes que la dissertation qui les décrit. La litanie des mesures raisonnables est variable, elle comprend souvent la baisse du salaire réel des instituteurs (que voulez-vous, s’il vous en faut un pour cinquante, ça fera tant et donc ils ne devront pas se contenter de rester pauvres, il faudra qu’ils le deviennent un peu plus encore), parfois le remplacement des braves instituteurs fonctionnaires décidément privilégiés par des sortes de contractuels moins gourmands. On y met aussi de chouettes régulations, c’est à dire que l’on promet de ne pas garder trop longtemps les enfants dans les classes : juste le primaire, après il faudra trier les meilleurs ou qu’ils se trient tout seuls, l’argent n’est pas là pour en garder plus.

Rédiger cela, c’est tout un art de la frustration où l’on met en avant de beaux et solides progrès (après tout, avec tout ça, ce sont beaucoup plus de drôles qui iront en classe) sans trop insister sur ceci que l’école d’après ne sera plus la même que celle d’avant et même que, sous certains rapports et pour quelques uns, elle sera beaucoup moins bien.

Le rédacteur dore l’amertume des pilules sous un fard épais de technocratie, plus cette dernière sera brillante, plus les pilules seront tentantes. La diminution des salaires devient modération salariale, voire modération statutaire, la sélection scolaire s’appelle ajustement des flux ou maîtrise de l’expansion. Les preuves de leur nécessité sont dans des calculs simples que l’on a pris soin de présenter de façon compliquée, dans d’affreux modèles de simulation qui crient au déséquilibre dès qu’on touche une virgule, de sorte que, par crainte, personne n’y touchera.

Bien sûr, avec un peu de métier, quelques mensonges par euphémisme, quelques coquetteries de nonne et quelques pudeurs de pucelle, le consulté vend son pavé d’abord aux autorités du coin, qui du reste n’ont pas à le payer, ensuite à ses clients les bailleurs, qui lui rendent la monnaie question technocratie.

Seulement voilà, ce métier est éreintant parce qu’il faut continuer à mentir même quand on a fini. Dans la vraie vie, il se peut bien que dès que vous aurez tourné les talons, le gouvernement s’amuse à faire derechef tout le contraire de ce qu’il avait fait semblant de vous promettre. C’est alors qu’il faudra soit faire semblant de ne pas le savoir, soit d’avoir eu raison quand même.

Voici quelques années, en Côte d’Ivoire, un gouvernement avait décoré avec solennité l’économiste modélisateur qui avait inscrit la modération salariale dans ses tableaux compliqués et qui l’avait expliqué à un beau parterre d’huiles – le lendemain la presse unanime acclamait l’augmentation de 20 % consentie à tous les maîtres d’école.

Au moment où j’écris, au Niger et au Burkina, on ouvre tout grand les portes des collèges quand tous les calculs viennent de montrer que si l’on voulait que ça se passe bien, mieux valait y aller mollo. Quelles portes de quels collèges du reste : ils n’existent pas, ce sont des classes primaires dont on a volé les après-midi aux petits des cours préparatoires, ou, moins grave, des édifices en paille séchée, tressée, nouée et gerbée en sortes de murs aux toits béants. Au Tchad, où l’on avait pris l’habitude de ne pas payer d’instituteurs et de laisser les villages se débrouiller avec ça, c’est d’un seul coup que l’on en prend cinq mille, après avoir promis de simplement porter quelques subsides aux maîtres communautaires, si nombreux. On ne pourra pas faire ça longtemps, c’est un fusil à un coup, le contraire du développement.

Le technocrate n’est pas naïf, il se doutait bien de tout cela avant même de rédiger ses pavés. Il avait bien vu que l’oreille qu’on lui prêtait était distraite et d’ailleurs pas tellement haut placée. De lui même, par prudence, par métier, il s’était contenté de chuchoter à ces oreilles aussi distraites que subalternes.

Il peut bien se dire qu’après tout, s’ils dépensent beaucoup d’argent et même un peu plus encore, tous ces gouvernements sauront bien s’en sortir sans ses conseils de modération et de régulation, il sait aussi très bien que personne n’a envie de pousser des gamins de treize ans vers la rue et encore moins de rationner l’ordinaire des instituteurs. Il ne ferait pas lui-même, il le conseille seulement. 

Malgré tout, c’est un dépit sérieux dont il ne sait que faire. Il lui faudra continuer à croire, ne serait-ce que modérément, que ses conseils sont les bons et à le faire croire à ses clients, quelle que soit la chance qu’ils ne soient guère suivis. Sans quoi il n’a plus de travail.

Ou bien le consulté peut reprendre sa canne et son chapeau et s’en aller convaincre ses clients les bailleurs d’essayer de convaincre leurs clients les ministres que « soutenable » n’est pas un seulement le vocabulaire des rabat-joie mais une forme particulière du désir que les choses se passent bien (que l’on ne renvoie pas les écoliers des salles pour y mettre des collégiens à mi-temps, par exemple). Il pourra aussi essayer de représenter aux ouvriers de l’industrie de développement ce que sont les faces de la politique dont ils n’ont pas assez l’idée : les urgences à résoudre, tous les matins, parce que des dizaines de gens poussent la porte des ministres et que les présidents téléphonent de faire gaffe, la peur au ventre d’avoir à décider, le poids des relations que l’on doit préserver – tout ce qui au fond, rend préférable un petit mensonge à ses bailleurs plutôt qu’un gros combat avec la rue.

Les petits dépits du technocrate qui a prêté sa plume aux ministères du Niger, du Burkina, du Tchad ont peut-être ce sens là, au fond. Ils montrent que l’on a oublié de s’entendre sur le poids et le sens respectifs des comptes, des calculs et des risques du quotidien, que l’on doit se pencher sur la soutenabilité politique des pilules que l’on délivre autant que sur leur équilibre d’argent, que l’on pourrait aider les ministres à expliquer tout cela aussi à leurs argentiers. Ces dépits sont faciles à recycler, pour peu qu’on les transforme en un petit nombre de questions simples.