Résistance des matériaux à des chocs répétés, la résilience est la qualité grâce à laquelle une chose subira peu d’impacts. Il y a de l’étrange à voir surgir la mode des mots, lorsqu’on les met en couple. Les mêmes technocrates qui ont importé sans prudence impact dans le vocabulaire des souhaits du développement (au point d’importer avec lui l’affreux néologisme impacter, comme si le classique et moins tragique affecter ne suffisait pas) nous vendent aujourd’hui de la résilience à toutes les sauces.

Soumises à des crises perpétuelles de toute nature, les vents, les pluies, les sécheresses, les coups d’état, les razzias barbares des bandes armées, nos écoles africaines trouveraient une part de leur salut dans une bonne résilience, dans leur capacité à résister à des chocs répétés et donc, il faudrait bien que tout un chacun, gouvernements et industrie de l’aide, travaillassent à installer et à faire croître cette belle qualité de résilience. 

Un sujet d’étonnement résilient est pour moi la ressemblance frappante qui confond les écoles primaires publiques subsahariennes dans un très petit nombre de modèles : un modèle rural, un modèle banlieusard et un modèle de vieux centre urbain. Guinée, Sénégal, Congo(s), Tchad, Mali, Niger, Bissau, où que l’on aille on voit à peu près la même chose, la même tristesse, le même surpeuplement, le même manque d’hygiène, les mêmes tableaux et les mêmes leçons, les mêmes cours sableuses et sans frontières. On y entend la même musique des mots de la déréliction.

Pourtant, ici il y a censément de l’argent public et là non, ici sont passés des troubles et des guerres et là c’est la paix depuis avant l’indépendance. Coupez tous les argents, comme au Congo démocratique, au Tchad ou au Soudan et vous aurez les mêmes écoles à très peu près que dans les pays où les chiffres disent qu’ils coulent d’abondance ou quasi. C’est bien que les écoles résistent à tout, que la première qualité que l’on voit d’elles est justement cette résilience. C’est leur qualité à elles seules, juste à côté, les bureaux de poste et les dispensaires, les trains, malmenés ou étouffés, se sont effondrés. C’est bien aussi que les écoles ne tirent pas grand profit de conditions d’argent ou de politiques qui leur semblent favorables : l’école de brousse sénégalaise n’est pas très différente de la soudanaise.

Cela fait lurette, en vérité, que les maîtres et les parents ont appris qu’ils n’avaient pas trop à attendre des autorités scolaires, où qu’elles soient, et que mieux valait en conséquence s’organiser avec les pauvres moyens du bord. C’est une résignation désormais acquise à l’avance : qu’arrive un nouveau maître, on saura bien lui faire comprendre la règle de ce jeu dans lequel il n’y a ni banque ni croupier et pas tellement d’autre but que de continuer d’exister. En symétrie, c’est aussi méfiance et résistance pour tout ce qui viendrait prétendre à changer : la résilience ayant fait ses preuves, on sait se débrouiller justement parce que l’on n’a jamais écouté les promesses. 

La résilience des écoles n’est donc pas une qualité à rechercher ou à construire, elle est déjà là, et comment. On lui doit tout – enfin tout ce qu’on a, c’est à dire malgré tout des écoles dans lesquelles aucune mère européenne ne laisserait ses enfants. On lui doit aussi cette résignation résistante, premier des freins à éroder les efforts éventuels que des gouvernements ou des agences d’aide seraient prêts à consentir. Vos interventions n’ont pas d’impact, comme vous dites ? Ne cherchez pas : c’est simplement que nos écoles sont très résilientes.