L’époque a condamné les réformes de cabinet, préparées par des connaisseurs et ordonnées par des autorités, au sens premier de ces termes. La participation de tous à sa conception (quel pandémonium) serait devenue la première des qualités d’une politique, singulièrement en éducation. Je soupçonne qu’il y a dans ce vœu moderne aux apparences démocratiques une forme de dénégation. Chacun sait plus ou moins que, les argents étant comptés et les hiérarchies sociales étant aussi bien installées que les lois de la gravitation, les réformes de l’éducation ne sont pas des jeux à somme nulle. Requérir l’avis de tous et de chacun devient une façon de botter en touche, puisqu’il ne reviendra pas aux autorités politiques, toutes légitimes qu’elles soient, d’assumer seules le choix d’avoir fait prévaloir tels intérêts sur tels autres.

De là vient la recherche d’une impossible société civile que l’on pourrait inviter à quelques travaux de politiques afin, qui sait, de garantir aux programmes bonheur et prospérité. En Afrique subsaharienne, ce ne sont pas les organisations coopératives qui manquent, si les associations sans but lucratif sont nées quelque part, cela pourrait être là. Sauf que le droit ne les a pas rencontrées ou si peu, et que si quelqu’un se mêle de les fédérer elles changent de nature aussitôt, pour devenir suspectes de travailler à des intérêts cachés, privés ou peu avouables ou alors d’être muées en instruments de basse politique.

C’est ainsi que dans les symposiums divers de politique scolaire ou dans les revues sectorielles, on ne rencontre en fait de société civile que les syndicats des professeurs (à la condition encore qu’ils ne soient ni trop nombreux ni trop radicaux) et les fédérations de parents d’élèves. Celles-ci, créées de fait sur les instigations, les injonctions et les financements des bailleurs (à une époque où les bailleurs créaient) n’ont que peu de liens avec des vrais parents de vrais élèves et sont en général présidées par des vétérans, hauts fonctionnaires à la retraite, ayant leur bureau et leurs honneurs dans les couloirs des ministères, comme n’importe quel directeur d’administration.

Les débats que l’on mène devant eux les ennuient, ils ne trouvent guère de goût aux choses technocratiques et au vocabulaire de la soutenabilité – alors on les écoute une fois ou deux dans la journée, c’est le moment où le rapporteur des débats sent les affres d’une insoutenable solitude et de l’angoisse de la page blanche.

Agissant comme consulté consciencieux, il m’arrive plusieurs fois l’an d’attester, sur le simple témoignage que quelques symposiums de ce genre ont bien été tenus dans un hôtel de la place, que le programme est bel et bien le produit d’une approche participative et d’un diagnostic partagé.

Il y a peu à espérer de la quête d’une parole de la société civile, qui serait portée par des organisations spontanées, raisonnablement représentatives de groupes sociaux ou d’intérêts et encore spécialement orientées sur les questions d’éducation. Ces organisations n’existent pas et une incitation publique directe à leur création ruinerait par principe et dès le départ tout leur intérêt. En revanche, l’éducation n’est étrangère à personne et la valeur de la parole d’opinion n’est pas attachée à sa technicité. Il y a donc de la spontanéité à trouver dans les organisations de toute sorte qui entretiennent des rapports avec la culture (tous les groupements plus ou moins formels qui se dévouent à la création ou à la diffusion de savoirs et d’activités culturelles), avec l’économie (les organisations patronales, artisanales, ouvrières, les chambres de commerce), avec la religion, avec le développement local, avec l’action sociale, ou environnementale. S’il existe une société civile au sens de nébuleuse d’organisations spontanées dont le but n’est pas seulement marchand, elle se trouve là, il ne sert de rien de faire semblant d’en créer ailleurs une en artefact.

Il se pourrait bien que l’on ne tue pas d’entrée de jeu cette spontanéité en lui collant à la glu un gros bœuf sur la langue par des questions déjà préétablies et trop technocratiques. Il y a peu de chances que des militants ou représentants sociaux soient bavards sur des taux ou des coûts unitaires. Ils peuvent le devenir s’ils sont invités à parler depuis leur place et non depuis celle des rédacteurs de programmes. Des reproches avant tout bien sûr : n’est-ce pas le bon moment ? Des idées bizarres sans doute, mais qui pourraient le devenir moins avec un peu de contradiction et de maturation.

Au local maintenant. Je n’ai jamais rencontré en Afrique, pour des affaires scolaires, l’équivalent des enquêtes publiques qui précèdent solennellement bon nombre d’équipements. Si l’on n’a pas les sous pour autant d’écoles et de collèges qu’il en faudrait et que donc il faudra choisir où, quand et dans quel ordre on fera ce que l’on pourra, pourquoi ne pas prendre le temps d’enquêtes publiques avec exposition des possibles, des avantages et des inconvénients, palabres, contradiction, rapport ? Sans doute craint-on, en fait, plus d’excès que d’atonie dans la participation – comme un paradoxe symétrique à la vacuité des dialogues épisodiques que l’on crée pour la forme, à la capitale, quand il faut seulement accoucher d’un programme abstrait de plus.