Les pays subsahariens les plus éloignés de l’éducation primaire pour tous sont sur la voie d’un autre retard, autant ou plus inquiétant : ils ont pris la voie de rater leur indépendance. Question politique, on ne s’y risquera pas ici, la question est un peu complexe de dire ce que signifie réussir son indépendance, sans prendre des coups justifiés. Voyons cela plutôt du côté des écoles, qui est à notre portée. Encombrées, dégradées, intermittentes dans leur fonctionnement, dépourvues de tout, elles n’ont pas pour seule limite de n’accueillir ou de ne retenir que trop peu d’enfants – ça, c’est le constat de ceux qui font trop de statistiques – elles présentent surtout l’inconvénient, fâcheux pour des écoles, de n’enseigner pas grand chose. Cela se voit aux résultats calamiteux de tests, maintenant fréquents, cela se voit aussi, par le haut, en contemplant les échecs massifs aux examens du secondaire ou en écoutant les professeurs qui y enseignent.

Il y a là tout à la fois le résultat de politiques qui n’ont pas su suivre, faute d’argent peut-être, la démographie et les envies d’écoles désormais très répandues dans les familles, comme le résultat de politiques un peu trop rapides qui ont voulu ouvrir des classes sans que quiconque ne maîtrise le travail qui s’y fait et ses conditions minimales. Au lecteur de choisir l’explication qui lui déplait le moins - pour moi, je me plais à imaginer que les deux ne sont pas si contradictoires.

Qu’importe, à la fin, ce sont des pays entiers dont les écoles toutes ensemble ne formeront pas un infirmier, un géomètre, un laborantin, un interprète, un comptable, un greffier – en tout cas pas assez et de loin. La vraie élite d’argent ou d’intelligence du pays sait plus ou moins offrir mieux que ça à ses enfants, qui deviennent médecins ou financiers grâce aux bonnes écoles privées confessionnelles et aux universités étrangères, quoiqu’il faudrait encore compter si ce sera assez. Mais au delà de ces cercles restreints, la certitude est bien là que le pays, les firmes privées qui y opèrent, quelle que soit leur nationalité, importeront longtemps encore leurs agents qualifiés. Ce sont déjà des avions pleins de techniciens exotiques qui atterrissent pour les zones minières, industrielles ou portuaires. C’est plus difficile quand les emplois sont publics, dans la santé, l’enseignement, l’administration. Bien entendu, nous ne parlons pas ici de toute l’Afrique subsaharienne, mais peut-être quand même d’une courte moitié, comprenant peu ou prou toute la bande sahélienne et une bonne part de l’Afrique centrale francophone, sans compter quelques pays côtiers.

Rien de mieux, au reste, pour décourager l’ensemble des écoliers, si chacun voit bien que l’école du cru n’a pas interdit que les bonnes places ne soient préemptées par des nationaux d’ailleurs.

En pareil cas, ce ne serait pas contraire aux engagements sympathiques et nécessaires pour la généralisation de l’école que de mettre à l’abri quelques milliers d’enfants des conditions effroyables d’accueil et de travail, dans des écoles, des collèges et des lycées publics, à la seule fin de préserver (de construire, dans certains cas) l’indépendance du pays dans ses cadres et ses techniciens. Les moyens de ce genre de politique sont très connus et pas toujours affreux : il est question de sélection, la seule affaire étant de l’organiser sur de vraies et loyales épreuves scolaires, et de gestion sérieuse et avantagée de quelques dizaines d’écoles – on peut aussi y rajouter des bourses, ce ne sera certes pas du luxe.

Bien entendu, la sélection dans son idée même est tout le contraire du droit à l’éducation et de l’égalité, qui doit ou en tout cas devra animer l’éducation de base ; bien sûr encore, les avantages à quelques-uns, triés comme fort en rédaction et en calcul, sont choquants quand on voudrait que tous eussent des conditions décentes. 

La question du temps nous aide à raisonner ces préventions. Là où seul un gros tiers d’une classe d’âge atteint la fin des classes primaires et où encore huit ou neuf gosses sur dix qui y sont encore à cet âge n’auront pas appris à lire, il faudra plus long qu’un quart de siècle pour que l’on atteigne l’école de qualité pour tous – et pendant ce temps, l’indépendance est délitée, elle qui n’est pas non plus un impératif mineur. 

C’est une difficulté que d’admettre en même temps deux idéaux contradictoires, mais dont l’un conditionne en partie l’autre. C’est sans doute la plus grande faille du mouvement de l’éducation pour tous, que de s’être inscrit en faux contre les politiques africaines antérieures, plutôt élitistes, plutôt qu’en complément. C’est le moment en 2015, quand plus personne n’est lié par les objectifs du millénaire, d’y réfléchir à nouveau.