Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires

 

Guillaume Apollinaire

 

Abidjan mi-avril 2018. Avec quelques semaines d’avance sur l’habitude et la saison, le ciel est noir au matin, le vent se lève avant midi, les gens cherchent abri et à treize heures, éclairs et pluie à plein temps, vingt-millimètres à l’heure, les flaques se forment, les passants ont disparu.

 

Je suis en voiture au moment du déluge et, une fois garé, cherche à parcourir la centaine de mètres qui me séparent du bureau où je me rends. Surgit dans mon champ de vision une vigile en uniforme jaune et brun, à casquette, agent d’une compagnie de sécurité bien établie dans le quartier d’affaires. La dame brandit quatre parapluies quadricolores, king-size. Je fais affaire sans délai inutile de réflexion, deux mille francs, c’est de toute façon non négociable à ce que me dit la vigile-vendeuse. Suivant mon chemin, je vois qu’une dizaine de vigiles préposés au guet devant divers immeubles de bureaux ont chacun leurs quatre parapluies. Trois heures plus tard, la moitié de la population solvable de deux mille francs est équipée d’un parapluie. 

 

On en parle le soir avec des amis ivoiriens. L’un dit « Il y a un chinois dans ce bizness » et l’autre « non, c’est certainement un libanais. » En tout cas, nul ne pense qu’il puisse s’agir d’un ivoirien. Nous n’en saurons rien et tout ce qui suit relève de la simple spéculation.

 

Ce bizness de pébroques appartient à un genre qui échappe aux analyses savantes des économistes et aux prévisions des développeurs, il est caché dans un angle mort de la pensée et des prévisions. Le sino-libanais a fait un coup, one shot et basta. Il n’a pas « créé une entreprise ». Il emploie les ressorts de l’informel, mais en les greffant sur une maîtrise stupéfiante de la logistique et de l’anticipation : il faut être le premier sur le marché pour réussir le coup et distribuer les pébroques en moins de deux heures dans toute une ville, il faut connaître l’une des recettes les plus raffinées qui s’enseignent dans les écoles de commerce, l’utilisation d’un réseau de vente préexistant à coût nul. Il faut aussi être branché sur l’économie monde : les parapluies viennent de Chine, il a fallu les faire venir en container, dédouaner, faire un paiement complexe en devises sur des comptes à l’étranger. 

 

Nous allons affirmer sans preuve que le libano-chinois (qui n’est en aucun cas ivoirien) ne sort pas d’une université prestigieuse ou d’une bizness school ; en revanche, il a eu besoin de quelques connaissances (ou compétences, c’est comme vous voudrez, laissons les débats sémantiques de ce genre à ceux que cela intéresse) variées et un peu complexes : du calcul de prix et de délais, des langues, se débrouiller avec la douane et des banques – peut-être au départ emprunter l’argent des parapluies. Il lui faut un bon petit niveau de fin collège, disons – bien compter, savoir écrire et parler à des inconnus, se présenter à la douane. Plus l’intelligence débrouillarde et le sens du pari, mais ça, ce n’est pas du ressort du collège. 

 

Nous allons encore affirmer que ce mec est riche, moins peut-être que le PDG de l’usine de parapluies, mais beaucoup plus que les vigiles ou les livreurs qui les ont fournis très vite en mobylette, sans doute plus même qu’un consultant international en éducation. 

 

Y a-t-il une chance quelconque que le prochain malin qui fait un joli coup de ce genre à Abidjan ne soit ni chinois ni libanais, mais ivoirien, mettons par exemple un jeune gars qui aurait atteint la fin du collège ? Mettons aussi la question à l’envers : y a-t-il une chance que des gamins du pays s’y collent, au lieu de s’ennuyer et de peiner au collège et de croire à tort que, à défaut d’aller plus loin dans les études, ça ne sert de rien d’essayer d’au moins y rester encore un peu ? 

 

Sans doute cette chance existe et ne demande qu’à être saisie. Que l’on montre aux collégiens que l’informel peut payer et même très bien, qu’on peut faire du commerce sans s’ennuyer dans une boutique, qu’il n’y a pas forcément besoin d’aller à l’Université pour prospérer (et s’amuser, parce que nous allons aussi supposer que le chinois s’est bien amusé le soir de la première pluie). Que l’on montre le libanais à la télé pour qu’il explique d’où il vient, ce qu’il a retenu de l’école, comment il a eu l’idée, quelle sera sa prochaine trouvaille, de quoi il a eu ou aura besoin, qu’on lui offre une tournée dans les collèges du pays. Qu’avec ses quatre parapluies, il réforme l’orientation scolaire.