François Robert, octobre 2019

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© François Robert

 

 

 

Je ne saurais pas dire d’où le mal est venu, l’origine de la contagion, comme dans L’Aveuglement, de José Saramago, s’est perdue et n’a pas d’importance, il ne reste que des emmurés qui, entre eux, tâchent à se comprendre, quoique lâchés par le vrai monde des voyants, soudain étrange et étranger. 

 

Un jour pourtant fait comme un autre, la lecture de mon lot quotidien de pages grises sur le développement de l’éducation africaine m’a livré une « théorie du changement ». Ces lectures quotidiennes, dans lesquelles je cherche les travaux qui m’assurent la subsistance, sont routinières, les textes respectent des modèles maintes fois recopiés, on sent le plus souvent le rédacteur à mi-chemin du labeur au labour, on le devine bridé, on pourrait le croire mal payé ou en éternel apprentissage par la répétition, il faut donc chercher sans trop forcer l’attention les quelques petites lignes qui distinguent ce pensum, un cahier de charges ou un rapport d’analyses, c’est selon, du précédent ou du suivant. Pour tout dire, je n’y prête qu’une attention très relative, le genre d’attention que l’on prête à ses voisins de quai en attendant un train suffit pour cette partie de mon métier. La « théorie du changement », découverte au milieu de ces aridités langagières monotones, requérait malgré tout que je lise de plus près. 

 

Quoi ! Du nouveau ! Quelqu’un nous offre une théorie, une pensée, un bouquet de concepts bien reliés et ficelés entre eux pour faire un tout qui aide à comprendre ! Monsieur Google, consulté dans l’instant, n’avait pourtant rien encore vu venir de cette théorie, ne savait rien me dire et, bien entendu, ces trois mots (en comptant le participe) de mon cahier des charges se suffisaient à eux-mêmes, le client se contentant de prier le prestataire que je serais peut-être de bien vouloir « expliciter la théorie du changement » de ce qu’il comptait proposer. Pour le reste, rien, nada, pas une explication, pas une référence, pas une note de bas de page, il fallait comprendre les charges du cahier comme une commande de théorie, vaste programme. 

 

Construire une théorie du changement, lequel d’ailleurs, étant de très loin au-dessus de mes forces déclinantes, je déclinai cette offre de travail, avec un très léger regret, faisant ainsi, de continuer à ignorer ce qui avait poussé le rédacteur anonyme de ce cahier des charges à cette soudaine et rare velléité théorisante, moi qui suis prêt à applaudir à toute initiative de nature à alléger le labour et à l’orienter vers la tâche moins ingrate des semailles. 

 

Mais ce n’est pas ainsi que l’on peut mettre à la porte une nouveauté et encore moins une contagion. Les contagions langagières sont d’ailleurs les plus tenaces, surtout quand elles propagent des barbarismes, comme le furoncle verbal « impacter », des analogies douteuses comme « l’écosystème », des lapalissades pléonastiques comme « au jour d’aujourd’hui ». 

 

En quelques semaines, mes lectures quotidiennes se mirent à buter souvent, puis toujours, sur la « théorie du changement ».  J’en ai mangé à toutes les sauces : à la sauce commande « le consultant établira la théorie du changement », à la sauce reproche « votre document ne contient pas de théorie du changement » et même à la sauce salée-sucrée, je veux dire en mélange harmonieux avec un autre miasme lexical envahissant, « la théorie du changement fera l’objet d’une co-construction ». Il m’a donc fallu me renseigner sur cette nouvelle exigence du métier.

 

Cela n’a pas été tellement compliqué, il ressortait de mes consultations auprès de mieux informés que la théorie de changement n’est pas une théorie, mais un outil, c’est à dire un canevas dans lequel on égrène en les séparant, comme on ferait avec un awélé, différentes étapes logiques ou chronologiques d’une activité ou d’une réforme que l’on programme, jusqu’à l’atteinte espérée de son but, qui ne peut être autre chose qu’un changement. Si on l’écrit, on emploie la conjonction « si » autant de fois que nécessaire : « si le nouveau logiciel fonctionne et si les agents ne se révoltent pas, les instituteurs seront mieux répartis sur le territoire ». Il est aussi possible de faire des dessins avec des flèches, certains clients préfèrent, c’est selon, mieux vaut leur demander leur avis. 

 

J’avais connu, comme tous les ouvriers de l’industrie de l’aide, les grandes heures du « cadre logique ». L’appellation était moins prétentieuse, il s’agissait d’un tableau de cases molles dans lesquelles il fallait écrire ce que l’on attendait de faire, la raison pour laquelle on le ferait et celles par lesquelles on en serait, à la fin, satisfait. Certains fanatiques de ce tableau poussaient le zèle jusqu’à veiller à ce que les objectifs fussent définis d’une autre façon que les résultats attendus, au moins quant à la syntaxe : il convenait alors d’avoir recours à des expressions en mode passif dans un temps de l’accompli (case de gauche, objectif, améliorer l’affectation des maîtres, case de droite, résultat, l’affectation des maîtres est améliorée). Ces tendances à l’intégrisme d’une logique au départ assez permissive n’ont du reste pas disparu et l’ouvrier maladroit à alterner les formes actives et passives, l’accompli et l’inaccompli, reste suspecté de manque de rigueur. 

 

J’avais aussi connu la « logique d’intervention », sorte de traduction en pictogrammes, pavés, flèches et couleurs, du « cadre logique », qui avait l’avantage de calmer les angoisses syntaxiques des mauvais grammairiens.  

 

Tout cela n’est qu’habillage changeant d’une exigence somme toute acceptable : celui qui propose une série d’actions doit dire comment elles sont supposées s’enchaîner et ce que l’on peut en attendre. Qu’il y ait des standards pour le dire et que ces standards changent de temps en temps, qu’ils soient même un peu encombrants ou inélégants, n’est qu’une affaire de goût. 

 

Murphy ne serait pas cependant de cet avis. Sa loi de l’emmerdement maximal énonce que si quelque chose peut mal tourner, elle va mal tourner et cet énoncé est, c’est étrange, dans la forme même qu’emploient aujourd’hui nos « théories du changement ». Sauf que c’est à l’envers, c’est à dire dans une forme invitant à inventer des plans alternatifs. Que fera-t-on quand ça n’aura pas marché ? Question fâcheuse, mais productive, impensée dans les logiques linéaires, successives, qu’elles soient dessinées en cadre ou dans des « théories du changement ». 

 

L’habillage lexical lui-même de ce nouvel outil est une menterie encombrante. Le mot « théorie » est chargé de plusieurs sens, il est d’un maniement malaisé, mais n’a de remplaçant acceptable dans aucune de ses acceptions les plus courantes, comme « ensemble de notions, d'idées, de concepts abstraits appliqués à un domaine particulier » ou « ensemble de notions, de connaissances abstraites organisées en système » (voir le Centre national de ressources textuelles et lexicales, https://www.cnrtl.fr). La théorie renvoie de façon générale à une abstraction organisée dont le but est d’expliquer, jusqu’à la preuve du contraire. 

 

Il n’y a pourtant rien de tel dans les « théories du changement », elles n’expliquent rien et ne proposent ni concepts, ni abstractions. L’expression recourt au mot « théorie » dans un emploi populaire par laquelle le locuteur signale qu’il sait bien que ce qu’il va énoncer est inexact ou improbable, « en théorie, vingt minutes suffisent pour relier Roissy à Paris ; en théorie, l’impôt sert à corriger les inégalités ; en théorie, les hommes sont libres et égaux en droits. ». Cet emploi est très exactement une antiphrase, il illustre avec ironie la défiance populaire vis à vis des théories, objets d’un monde auquel le peuple n’a pas accès et qui, par sa nature, porte la tromperie. 

 

Cet emploi populaire est le seul avec lequel l’expression « théorie du changement », désignant l’exposé d’un enchainement d’actions programmées, a du sens. Comme il s’agit d’un emploi permettant l’antiphrase, le résultat, encore une fois le seul chargé de sens, est absurde, puisque l’expression signifie que chacun sait que les choses ne se dérouleront pas ainsi qu’il est écrit et qu’à l’inverse, la loi de Murphy aura passé par là. 

 

Je m’étais fait prendre comme un enfant lors de ma première rencontre avec la « théorie du changement », séduit d’abord qu’on cherche enfin des théories, avant de retomber, lourdement, dans le labour quotidien des enfumages lexicaux. C’est ainsi que l’emploi abusif du mot trompe et puis déçoit, portant une atteinte de plus à la solidité et à la fiabilité des langues. S’agit-il d’une entreprise délibérée de destruction du langage, celle qu’Orwell nous a promise ? Je n’ai aucun élément pour attester d’un complot et je n’en cherche pas. Qu’importe, bien relayées par les laboureurs de l’industrie de l’aide, une simple cuistrerie, ou juste l’ignorance, peuvent occasionner autant de dégâts qu’un beau complot. On se souvient du mot d’Albert Camus : « Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde ». Quand tous les mots auront été salis, que nous restera-t-il pour parler ? 

 

L’autre changement que donne notre nouvelle théorie, c’est le changement. Les actions ne valent que par ce qu’elles changent. Du temps du cadre logique, tout pouvait être un objectif, pourvu que ce fût rédigé au passif dans un temps de l’accompli. Cela n’est plus, la fin recevable de l’action est désormais le changement – autant dire qu’elle n’aura jamais de fin. Or, rien n’est plus incertain que l’idée selon laquelle, pour que tous les enfants aillent à l’école et en ressortent instruits, des changements soient nécessaires dans l’orientation la plus générale des politiques. La démographie est un mouvement aussi lent que puissant, quand on manque d’écoles et que les enfants naissent plus vite qu’on ne recrute de maîtres et qu’on ne construit de classes, il n’y a pas d’échappatoire à l’obligation de recruter et de construire, beaucoup, vite et très longtemps – en Afrique subsaharienne, on comptera en siècle ou grandes fractions de siècle, pendant lesquels il ne faudra surtout pas changer ces réponses-là. Il n’y a pas d’effet de levier qui fasse qu’en recrutant un maître, vous en ayez du même coup de six à disposition. Voilà pour le gros des dépenses. Tout le reste peut changer, dans l’idée de faire des économies, ce sera bien, mais elles ne seront pas en rapport de l’effort exigé de la démographie, elles ne peuvent pas cacher un levier magique qui éviterait les grands effets ou les grandes nécessités de masse. 

 

Y tient-on seulement, à changer ? Les exercices de planification sont justement ainsi faits qu’ils projettent et que pour projeter, ils supposent que l’organisation du système scolaire est définie et stable : il y a des classes par niveau, des niveaux par âge, tant d’enfants par maître, tant par salle, un partage du temps fixe en nombre d’heures à l’année et à la semaine, pendant laquelle l’enfant est écolier à plein temps, des cycles en six, sept, quatre, dix ou douze années sans l’accomplissement total desquels l’enfant aura tout raté. Ces éléments sont, par hypothèse, des invariants de la planification et je n’ai jamais vu de proposition, à la faveur d’une stratégie sectorielle ou d’un projet, tendant à les faire changer, ni même à les soumettre à l’étude critique. Les théories du changement savent bien s’accommoder des invariants les plus stables, seraient-ils au fond les plus encombrants pour le développement de l’école.